Commandée par Netflix et toujours adaptée de l’œuvre d’Armistead Maupin, la série se fait parfois nostalgique, tout en restant attentive aux mutations de l’époque.
Depuis plus de quarante ans, Armistead Maupin fait office de figure tutélaire plus ou moins “officielle” de la culture gay contemporaine flirtant avec le mainstream, grâce aux neuf tomes des Chroniques de San Francisco déjà transformés en série par Channel 4 (en 1993) puis Showtime (en 1998 et 2001). Le dernier roman en date de la saga, Anna Madrigal, a été publié en France aux Editions de l’Olivier en 2015.
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Un eden queer
La nouvelle adaptation commandée par l’insatiable Netflix à Lauren Morelli – ex-scénariste de Orange Is the New Black – met en scène le retour de Mary Ann Singleton (Laura Linney) dans le giron d’Anna Madrigal (Olympia Dukakis) et des siens, vingt ans après avoir quitté San Francisco.
Les deux comédiennes reprennent leur rôle. Barbary Lane, l’immense maison avec jardin de la matriarche trans qui fête ses 90 ans, regorge toujours de vie et s’invente au quotidien comme un eden queer, une oasis de tolérance et de d’originalité, en plus d’un nid à conflits forcément télégéniques.
Le décor fait penser aux maisons des soaps familiaux classiques, avec le pas de côté propre à l’imaginaire qui s’épanouit ici. Ce côté “retour à” fait le charme des premiers épisodes, qui caressent dans le sens du poil un public déjà conquis. Et les autres, au fait, celles et ceux qui aiment vivre dans le présent ?
Façonner une toile transgénérationnelle
C’est tout l’enjeu de ces Chroniques de San Francisco nouvelle manière, qui déploient plusieurs stratagèmes pour atteindre un but : façonner une toile transgénérationnelle et saisir des pulsations contemporaines (fluidité, sexualité, genre) pour ne pas être cataloguée old school.
Dans le rôle de Mouse, le sexy quadra Murray Bartlett – vu dans Looking, belle série HBO qui s’est achevée en 2016 – tisse naturellement un lien avec une histoire contemporaine de la série gay.
La jeune bisexuelle butch Shawna, jouée par la parfaite Ellen Page, Ben (Charlie Barnett), le boyfriend noir de 28 ans de Mouse, ainsi qu’un couple formé par une jeune femme et un homme trans, tous et toutes font clignoter le désir des Chroniques de San Francisco de cocher les bonnes cases pour capter l’époque.
C’est souvent très plaisant et drôle, parfois aussi anodin politiquement, puisque la problématique se résume souvent à placer côte à côte les queers d’aujourd’hui et ceux d’avant – quand le mot n’existait même pas. L’histoire puissante de San Francisco et les transformations de la ville sont à peine évoquées. Dans un moment fort, pourtant, quelque chose se tend de manière radicale.
Mouse convie Ben à un dîner chez son ex, et le jeune homme s’avère non seulement la seule personne de moins de 45 ans présente autour de la table (de loin), mais aussi le seul non blanc. Le clash se profile et il survient après des propos racistes et transphobes de l’un des invités.
Le quinqua riche et bitchy à l’origine du bordel brandit bientôt la souffrance de sa génération pour justifier qu’on doive le laisser parler comme il veut. Qui pourrait lui apprendre la discrimination, lui qui a vécu l’hécatombe infernale du sida ?
Cette séquence décoiffante offre à la série une pertinence et une ambiguïté qu’elle retrouve çà et là, comme dans l’épisode en flash-back consacré à la jeunesse d’Anna Madrigal. La nostalgie et l’humour laissent alors la place à une réflexion plutôt émouvante sur le temps et les réinventions de soi.
Les Chroniques de San Francisco Sur Netflix
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