Une intelligence tranchante, des amours multiples, une obsession du travail… À l’occasion du centenaire de sa naissance, les journaux intimes inédits de la romancière s’offrent une publication mondiale.
“C’est un grand jour : j’ai écrit la scène du meurtre, la raison d’être du roman. Tucker a tiré ses deux coups de pistolet. Et Mr. Bruno est mort”, écrit Patricia Highsmith le 30 décembre 1947, dans son journal intime. Elle a 26 ans et travaille à son premier roman, L’Inconnu du Nord-Express, qui la rendra mondialement célèbre et sera adapté au cinéma en 1951 par Alfred Hitchcock.
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“J’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose en moi aujourd’hui. J’ai vieilli, je suis adulte. Le meurtre de Tucker était une tâche importante, nécessaire pour moi, un grand pas. C’est à peine si je ne vois pas les rides de l’âge sur mon corps. Je suis rentrée chez moi seule, satisfaite et heureuse. Je ne veux pas me marier. J’ai mes bons amis (la plupart juifs européens). Et les filles ? – j’en ai toujours suffisamment, j’ai ce que je veux, à mon avis.”
“J’ai des problèmes irrésolus”
L’ensemble des journaux intimes inédits de Patricia Highsmith, dont la sortie mondiale a lieu en novembre à l’occasion du centenaire de sa naissance, peut tenir dans ces quelques lignes : écriture, introspection, femmes. Manque peut-être l’alcool. Mai 1948 : “J’ai dû boire cinq Dry Martinis, peut-être six. Plus deux Manhattan. Quasi black-out chez Jimmy’s.” Vie amoureuse effrénée et multiple, grande solitude, grande intelligence, obsession de l’écriture et flots de gin.
Plus tard, elle boira tout autant, sinon plus – mais il n’y aura plus de black-out. Il y aura aussi moins de joie. Le 5 janvier 1970 : “En ce moment, j’oscille entre le ressentiment (le sentiment d’être mal traitée par les gens) et la haine. C’est le chemin de la folie et de la paranoïa. J’ai des problèmes irrésolus, des problèmes avec autrui – dont certains sont stupides, d’autres malhonnêtes. Les autres ont-ils les mêmes problèmes que moi ? Comment savoir ?”
Après sa mort en 1995, cinquante-six volumes de journaux intimes et de carnets ont été découverts chez elle, méticuleusement rangés au fond d’une armoire à linge, comme si Highsmith avait voulu, et prévu, leur publication post mortem. Huit mille pages réduites aujourd’hui à un seul volume – expurgé de “répétitions, indiscrétions et commérages” et de certaines réflexions antisémites, semblerait-il.
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Échanges d’identités
“Avec l’âge ce n’est plus seulement le vocabulaire de Pat qui, à l’occasion, peut paraître offensant, amer et misanthrope. De temps à autre, ses opinions le sont aussi. Mais ce n’est que dans certains cas extrêmes que nous avons jugé de notre devoir de refuser à Pat le droit de s’exprimer, comme nous le faisions quand elle était encore en vie. Il est difficile de comprendre les raisons de son amertume, notamment dans le cas de son antisémitisme le plus marqué”, prévient Anna von Planta, l’agente de Highsmith, dans une note éditoriale.
Highsmith est plus pressée de consigner les mouvements de son cœur, ses désirs, ses réflexions tranchantes sur l’existence
Pourtant, la compagnie de Highsmith, en lisant ces journaux, est fascinante. C’est glisser de l’effervescence joyeuse d’une jeunesse passée dans un Manhattan très Madmen – bars enfumés, cocktails, échanges nocturnes et amours cachées –, à la misanthropie et la désillusion en Suisse. Entre les deux : une foule de rencontres (on croise Jane Bowles, Carson McCullers, Somerset Maugham, Jeanne Moreau…), de voyages, d’heures de travail aussi.
On attend toujours des journaux intimes des écrivain·es, qu’ils nous révèlent les secrets de leur écriture – en vain. Highsmith est plus pressée de consigner les mouvements de son cœur, ses désirs, ses réflexions tranchantes sur l’existence. On cherchera aussi, en filigrane, sur quels secrets repose son formidable talent à créer des personnages vivant dans la dissimulation (Tom Ripley), et surtout son attirance pour les échanges d’identités. Dans l’Amérique des années 1940 et 1950, l’homosexualité était plus que réprouvée.
Quand la jeune Pat écrit son deuxième roman, une histoire d’amour entre deux femmes, intitulé The Price of Salt (qui deviendra Carol en 1990, avant d’être adapté par Todd Haynes en 2015), l’expérience est douloureuse. Elle entame une thérapie pour tenter de “guérir” de son homosexualité, et devra le signer d’un autre nom que le sien. Le temps d’un livre, Patricia Highsmith sera donc Claire Morgan.
Les Écrits intimes de Patricia Highsmith, 1941-1995 (Calmann-Lévy), traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Turle, 1008 p., 38€. En librairie le 3 novembre.
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