En 1983, Valeria Bruni Tedeschi était élève au Théâtre des Amandiers à Nanterre, aux côtés d’Eva Ionesco ou de Vincent Perez, et sous la direction de deux figures tutélaires de la scène, Patrice Chéreau et Pierre Romans. C’est l’épopée de ce vivier formidable qu’elle fait renaître dans son film fiévreux et lyrique, “Les Amandiers”.
Nanterre. Un nom à échos multiples, intimes et publics, notamment pour un jeune homme qui monte à Paris au début des années 1970. D’abord un synonyme de révolution, la toute nouvelle université créée en 1963 est, dès mars 1968, un des premiers foyers étudiants de contestation. À l’automne 1970, lorsqu’on vient s’y inscrire pour la première fois au département de philosophie, ça commence très bien : à peine posé le pied sur le quai de la gare SNCF nommée, propitiatoire, Nanterre-La Folie, un épais nuage de lacrymogènes pique les bronches.
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Des CRS sont en train de charger des étudiant·es. Il est plaisant aussi que l’université se nomme Paris X, le chiffre romain suggérant à son insu que la fac est classée X. À l’horizon, les derniers vestiges d’un bidonville énorme où survivent des milliers de travailleurs algériens. À peu près à la même époque, un chanteur réac, Philippe Clay, beugle à la radio : “Mes universités, c’était pas Jussieu, c’était pas Censier, c’était pas Nanterre.” Ben si, camarade.
Au début des années 1980, Nanterre enfile le manteau d’une autre synonymie. Nanterre à nos oreilles devient Nanterre-Amandiers, du nom d’un théâtre dit décentralisé, inauguré en 1976 dans un bâtiment conçu par l’architecte et urbaniste Michel Écochard (1905-1985), à la tête d’un cabinet où œuvrent des architectes “sociaux” de talent, dont Pierre Riboulet, le père de l’écrivain Mathieu Riboulet. En 1982, coup de tonnerre et d’éclat : succédant à Pierre Debauche, Xavier Pommeret et Raoul Sangla, Patrice Chéreau est nommé à la tête du Théâtre des Amandiers en compagnie de Catherine Tasca, fidèle administratrice jusqu’en 1986, avant qu’elle ne vogue vers un destin politique de gauche qui culminera au poste de ministre de la Culture du gouvernement Jospin de 2000 à 2002.
Chéreau, quand il est nommé, n’est ni un inconnu ni un débutant. Il n’a que 38 ans, mais déjà un palmarès impressionnant qui l’a hissé au firmament du théâtre “moderne”. D’abord au milieu des années 1960, au Théâtre de Sartrouville, puis au Piccolo Teatro de Milan, et surtout de 1971 à 1977 au TNP de Villeurbanne avec Planchon où il monte, entre autres, Massacre à Paris de Christopher Marlowe, suite de tableaux inspirés du massacre de la Saint-Barthélemy. Il s’en souviendra beaucoup plus tard dans sa mise en scène de La Reine Margot (1994). En 1982, il a déjà bifurqué vers le cinéma avec La Chair de l’orchidée (1974), d’après James Hadley Chase avec Charlotte Rampling, et Judith Therpauve (1978), où excellent Simone Signoret en patronne d’un quotidien régional et Philippe Léotard en jeune journaliste.
Une fragrance de sexe et de drogue
Chéreau est déjà Chéreau : une star qui, au Théâtre des Amandiers, va de nouveau rayonner. Il recrée à la fois un nouveau théâtre, une école et un restaurant. Ce dernier détail n’est pas négligeable. Au début des années 1980, se rendre depuis Paris aux Amandiers est encore une expédition compliquée à base de RER aléatoire et, sur place, dans la partie ville nouvelle de Nanterre, de McDo vite fait. Aller aux Amandiers se mérite, mais la récompense est un trésor quand on a la chance d’y assister, en février 1983, à Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès avec Michel Piccoli, Sidiki Bakaba, Myriam Boyer et Philippe Léotard dans les rôles principaux.
Bien des rumeurs tourbillonnent alors autour des Amandiers : un labo de jeunes talents, une maison menée tambour battant par Chéreau et son ami et ex-amant, l’acteur et metteur en scène Pierre Romans. Le tout nimbé d’une fragrance de sexe et de drogue. Comme une grotte de légendes plus ou moins fantasmées, dont on peine à comprendre le sésame.
Quand on scrute une photo de groupe de l’époque (circa 1986), on y reconnaît Chéreau, beau et souriant au premier rang, enchâssé par une dizaine de jeunesses de l’école, filles et garçons. Si on déplace le punctum, tiens, en haut à gauche, on dirait Vincent Perez. C’est lui ! Au deuxième rang, on dirait Eva Ionesco. C’est elle ! Et en plein milieu de ce groupe en noir et blanc se singularise un très beau visage de jeune fille grave, comme descendue d’un portrait de la Renaissance italienne. Mamma mia !, c’est Valeria Bruni Tedeschi, à l’époque jeune élève d’à peine 20 ans.
“La jeunesse comme aventure”
Quarante ans plus tard, comme pour ouvrir sa faille spatiotemporelle, Valeria Bruni Tedeschi a replongé dans la photo pour son film si naturellement appelé Les Amandiers. Quand on en parle en sa chaleureuse compagnie, elle annonce d’emblée que ce film intime n’est ni un documentaire (“je ne saurais pas le faire”), ni une reconstitution (“quel effroi !”), ni un monument (“quelle épouvante !”), mais une évocation. À sa fenêtre, toute de tendresse, d’émotions, d’humour et de franc-filmer, elle jette ses souvenirs sur l’établi du romanesque et de la fiction.
Des histoires d’amour furieux, de drogues dures, de folies folles, individuelles et collectives, de sida qui pointe son groin, de morts et d’intenses rigolades. Les yeux en face des trous, elle regarde ailleurs pour encourager des jeunes gens d’aujourd’hui à se jeter à leur tour dans les bagarres de la vie. “Ce n’est pas un film sur ma jeunesse mais sur la jeunesse en général, comme aventure.”
Bien des ancien·nes des Amandiers et quelques témoins de l’époque expriment à peu près le même sentiment : une épopée formidable et éphémère, un rêve collectif et flamboyant qui s’étiola avec le départ de Chéreau en 1990.
Alors, racontez-nous.
Eva Ionesco : “Chéreau était le grand manitou, un peu shaman”
“Je sortais un peu déchirée du monde de la nuit. Le Palace, etc. Je cherchais un endroit pour me recoudre. Le cinéma d’abord, puisque j’avais projeté de passer le concours de l’Idhec [aujourd’hui Femis]. Avec mon amie Marianne Denicourt, je tente les Amandiers. On avait entendu dire que c’était luxueux et qu’on ferait des voyages. Mais surtout qu’on y jouerait des pièces en vrai. On a été prises. Et on s’est glissées dans une troupe d’atypiques qui n’étaient pas des gens de théâtre. D’ailleurs, après l’école, très peu d’élèves ont poursuivi le théâtre.
Chéreau était évidemment le grand manitou, un peu shaman. On le respectait, on le craignait, on l’admirait, on voulait lui plaire. Patrice avait le don de nous tambouiller en organisant un système un peu sadique de jalousies. Il organisait des dîners chez lui, à Paris : il y avait ceux qui en étaient et d’autres pas, avec une certaine préférence pour les garçons. Dans le travail, il pouvait parfois être violent. Un jour, je me suis pris une chaise perdue qui ne m’était pas destinée. Il tordait les acteurs, les poussait à la composition, à augmenter leurs traits au lieu de les gommer. C’était un formidable vecteur de consciences, qui essayait de nous entraîner dans ses désirs. Sinon, oui, la drogue, l’alcool, le sexe. La routine à l’époque. On couchait comme on respire.”
Vincent Perez : “J’ai failli devenir fou, de joie et de peur”
“J’ai 21 ans quand je passe le concours d’entrée devant un jury présidé par Pierre Romans. 1 300 candidats et 60 élus. Je m’étais tartiné d’une teinture rouge pour jouer un extrait de l’Horace de Racine. Totalement ridicule ! J’ai quand même été admis. Ensuite, ce furent des milliers d’aventures merveilleuses et de passions partagées. J’avais envie de tout donner à Patrice qui était comme un frère bienveillant, un père pas commode, un ami sévère, comme tous les bons amis. Il était avec nous, à côté de nous, il tentait de nous élever, à tous les sens du verbe.
Le jour où il a accepté que je mette en scène le Woyzeck de Büchner, j’ai failli devenir fou, de joie et de peur. Une seule représentation avec Agnès Jaoui dans le rôle d’Anne et Valeria Bruni Tedeschi dans celui d’une petite vieille. Après le spectacle, je craignais sa réaction. Il ne me parle pas de ma mise en scène, il est de dos, en train de regarder par une baie vitrée la grisaille de l’hiver dans le parc des Amandiers. Et il me dit : ‘Finalement, ce qu’on essaie de trouver, c’est une réponse au cycle des saisons, entre vie et mort.’ Magnifique ! Je n’ai jamais oublié.”
Valeria Bruni Tedeschi : “Pierre Romans et Patrice Chéreau. Yin et yang, l’un rêvait, l’autre agissait”
“Je venais d’un milieu privilégié avec une envie urgente de me cogner à la vie, quitte à me faire mal. D’un seul coup, aux Amandiers, de 1985 à 1987, ma jeunesse commençait, notre jeunesse. Le monde était à nous. Comme des petits dieux de l’Olympe, on pouvait griller des feux rouges en hurlant de peur et de rire dans un mélange d’inconscience et de frivolité. Mais nous vivions aussi avec des idées noires derrière la tête, la crainte pas trop formulée de la mort par overdose et bien sûr le sida.
Ça couchait à tout-va, d’une nuit à l’autre, comme on boit un coup, comme on fume une cigarette, sans forcément des conséquences sentimentales. La scène du film où quelques filles attendent les résultats d’un test – plus de huit jours à l’époque ! –, je l’ai vécue. Mortes de trouille et capables cependant de détecter ensemble l’étrange comique de la situation parce que, bien entendu, drama queens, on se voyait déjà agonisantes, couvertes de pustules.
Si j’ai voulu tourner Les Amandiers, c’est pour actualiser cet état d’esprit pionnier qui, je crois, a moins cours aujourd’hui, mais c’est aussi pour rendre hommage et caresses aux deux figures antipodiques et complémentaires qui codirigeaient la maison, notre maison : Pierre Romans et Patrice Chéreau. Yin et yang, l’un rêvait, l’autre agissait. Deux âmes bienveillantes. C’est au nom de ce spiritualisme que je ne me suis pas souciée de ressemblances dans le choix des acteurs. Par exemple quand j’ai demandé à Louis Garrel d’interpréter Chéreau. Louis n’a rien à voir physiquement avec Chéreau mais il a tout à faire avec son esprit : une énergie de taureau, un humour dingue, et l’ADN du théâtre qui coule dans ses veines. Chéreau et Romans nous apprenaient tout, et aussi à désapprendre, les clichés, les réflexes, les facilités, les automatismes. Ils me hantent, ils sont mes revenants.”
Mathilde La Bardonnie : “L’école était comme un microcosme abstrait, un bocal merveilleux”
Critique de théâtre au Monde au début des années 1980, puis, mémorable, à Libération, Mathilde La Bardonnie a évidemment un regard plus distancié : “L’école des Amandiers dans les années 1980 a une réputation énorme et méritée, exacerbée par la présence de Chéreau. J’ai eu la chance de voir aux Amandiers Les Paravents de Genet mis en scène par Chéreau en juin 1983. Avec Maria Casarès dans le rôle de la mère. Sublime ! Chéreau avait une admiration illimitée pour Casarès. Elle était comme une elfe des temps anciens qui le protégeait. Autre bon génie de Chéreau : Daniel Emilfork, qu’il vénérait encore plus.
L’école était comme un microcosme abstrait, un bocal merveilleux. Chéreau était le maître de maison. Il veillait à ce que le moindre détail soit parfait, il faisait le tour des toilettes pour vérifier leur propreté. Il disait qu’on juge un lieu à son accueil. Il aurait été capable de passer l’aspirateur et de vider les poubelles. Et puis Koltès, qui hantait les lieux avec sa beauté féroce. Chéreau était un homosexuel qui aimait les filles avec passion. Ils ont tous vécu ensemble un rêve magique dans un carrosse de fée. Ça n’a pas duré – moins de cinq ans. Je crois que ça ne pouvait pas durer parce que l’autodestruction faisait partie de la mécanique Chéreau, qui passait toujours à autre chose : l’opéra à Bayreuth, le cinéma. On peut comprendre : c’est à la fois magnifique et chiant de transmettre.”
Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi est un film qui, lui, transmet sans être chiant. Pour preuve, son invention d’une actualité qui encourage à une nouvelle fureur de vivre. Nadia Tereszkiewicz (rôle de Stella) et Sofiane Bennacer (rôle d’Étienne), deux des jeunes acteur·trices choisi·es par Valeria Bruni Tedeschi sont à ce sujet intarissables.
Nadia Tereszkiewicz : “Valeria vous emporte dans sa tornade et ses vertiges”
“Ce film a été une école d’apprentissage, faite d’inspirations et surtout pas d’imitations. Il y a sans doute des morceaux de Valeria dans mon personnage, mais ça n’est ni moi ni elle, plutôt un entre-deux flottant, un alter pas du tout ego. Je ne connaissais pratiquement rien de l’histoire des Amandiers. Je n’avais vu que deux films de Chéreau, L’Homme blessé et La Reine Margot, et aucune de ses mises en scène de théâtre. J’avais tout le temps peur de ne pas être à la hauteur. Mais Valeria vous emporte dans sa tornade et ses vertiges. Avec ses façons si particulières et énergiques de diriger. Elle me disait par exemple ‘Fume ! Mais comme Françoise Lebrun dans La Maman et la Putain.’ Ou bien : ‘Ne pense pas à toi, saute dans la scène !’
Le tout entrecoupé de fous rires mémorables, souvent provoqués par Louis Garrel, qui est une mitraillette à conneries hilarantes. Dès qu’on faisait un faux pas, un faux mouvement, Valeria adorait. Ce n’est pas triste de faire revivre Chéreau ou Pierre Romans. Même morts, ils sont tellement vivants.
C’est un film sur la jeunesse, son intensité, l’énergie vibrante qui déborde de partout. Bien au-delà des actrices et acteurs, c’est un appel à vivre, aimer, avoir une passion. Je crois que la jeunesse d’aujourd’hui, qui est aussi la mienne, a un besoin vital d’insouciance, même si, par ailleurs, on sait bien que…”
Sofiane Bennacer : “Si je voulais devenir acteur aujourd’hui, je foncerais voir ‘Les Amandiers’”
“En gros, je viens du TNS de Strasbourg. Je suis né à Marseille en 1996, je ne savais rien de l’école des Amandiers sinon que c’était une sorte de légende déjà ancienne. Je me suis bien renseigné sur Chéreau. C’était un mec polyvalent, un classique moderne, surtout quand il met en scène les pièces de Koltès. Ensuite, j’ai fait abstraction de mes informations. Je suis issu de la classe populaire. Je ne suis pas quelqu’un de poli, de bien élevé. Un peu taciturne.
Le rôle que Valeria m’a offert n’est ni facile ni difficile : un amoureux dévasté par la drogue. Je ne connais rien aux drogues, a fortiori l’héroïne. Mon seul souci c’était d’être le plus juste possible, de ne pas me foutre de la gueule du personnage et du film. Valeria nous laissait le droit à des improvisations. Par exemple, je devais dire à Nadia-Stella, mon amoureuse : ‘Tes dents sont vachement belles.’ Ce sont des expressions d’époque un peu difficiles à prononcer et qui, je trouvais, dataient le récit. J’ai proposé : ‘Tes dents sont trop belles.’ Valeria a éclaté de rire et a accepté ma variation.
Il y a eu une scène difficile où je devais donner une gifle à Nadia-Stella. C’est dégradant, quelle que soit l’excuse – en l’occurrence, la drogue. Je ne pouvais pas, quatre-vingts personnes de l’équipe me regardaient. Je me disais : ‘Qu’est-ce qu’ils attendent ? Qu’est-ce qu’ils veulent ?’ Ça me soûlait, j’avais envie de me barrer. Je me suis souvenu de Patrick Dewaere dans une scène analogue de Série noire où, par défaut, il cogne la carrosserie d’une voiture. Et puis, surtout, au final, le sourire apaisant de Valeria m’a cueilli. Je suis resté. Si je voulais devenir acteur aujourd’hui, je foncerais voir Les Amandiers. Sinon, ce serait comme déclarer ‘j’adore Al Pacino’ sans avoir vu Panique à Needle Park, ou dire ‘je suis fou de Victor Hugo’ sans avoir lu Les Misérables.”
Dans tous les propos recueillis, un même mot revient avec insistance et fait le lien des jeunes acteur·trices d’hier aux jeunes acteur·trices d’aujourd’hui : “famille”. De l’école des Amandiers jusqu’à la Valeria Bruni Tedeschi School, la conséquence est bonne, ne serait-ce que parce qu’elle exalte avec amour et panache qu’il n’y a pas de meilleure famille que celle qu’on s’invente.
Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi, avec Nadia Tereszkiewicz, Sofiane Bennacer, Louis Garrel (Fr., 2022, 2 h 05). En salle le 16 novembre.
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