L’exposition « Contre-cultures 1969-1989 » plonge dans les marges pour raconter deux décennies d’agitateurs du bocal hexagonal.
A la mesure des controverses actuelles, dans le champ de l’histoire, sur la manière de définir la France et de la raconter (roman national ou récit ouvert au monde ?), beaucoup s’opposent sur la conception d’un “esprit français” putatif. Comme le fameux “génie français”, trop ambivalent pour former un concept opératoire, cet esprit s’adosse à des visages tellement disparates – l’ironie, la critique, l’arrogance, la politesse… ? – que rien de précis ne le résume. Face à la difficulté d’en cerner les contours, il ne reste plus qu’à assumer une vision de l’histoire fondée sur une croyance ou sur des souvenirs émus. Comme l’illustre, par exemple, l’exposition de La Maison Rouge, L’Esprit français – Contre-cultures, 1969-1989, construite à partir d’une intuition : la France ne se raconte jamais mieux que lorsqu’elle se critique elle-même, jusque dans le rejet viscéral de ses valeurs dominantes, bourgeoises et conservatrices.
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C’est “par ses marges que la France a produit ce qu’elle a de meilleur”, estiment Guillaume Désanges et François Piron, commissaires de cette exposition foisonnante qui heurtera les patriotes les plus attachés aux fétiches nationaux, autant qu’elle excitera les plus rétifs au respect des convenances et de toutes les formes d’autorité possibles. Un parti pris politique et esthétique que revendique l’exposition riche de 700 œuvres et documents produits entre l’après-1968 et la fin des années 1980 : deux balises temporelles qui structurent une longue séquence intégrant les travers de la société française enlisée dans la crise et marquée par la fin des espérances émancipatrices.
Une génération directement marquée par la pensée 1968
Indexer ainsi l’esprit français des années 1970-80 à l’audace créative de ses marges artistiques, c’est une manière incisive de comprendre l’histoire du pays particulièrement ouvert au cours de ces deux décennies à des élans de provocation drôles et désespérés, fantaisistes et avant-gardistes, politiques et potaches.Cette génération d’agitateurs du bocal hexagonal fut directement marquée par la pensée 1968, aussi bien dans les cultures populaires (cinéma, rock, bande dessinée, journalisme, graffiti) que dans le champ plus classique de la culture (littérature, philosophie, théâtre). Ce qui caractérise cette génération post-1968, c’est un “esprit singulier, mélange d’idéalisme et de nihilisme, d’humour caustique et d’érotisme, de noirceur et d’hédonisme”. Dès les lendemains du printemps 1968, la mélancolie et la noirceur transpirent dans des prises de parole :
“L’après-1968 est un mélange trouble d’innocence perdue et de désespoir, à la suite de l’enterrement de première classe des utopies des années 1960, lorsque l’horizon du Grand Soir se mue en révolution individuelle, puis individualiste”, insistent François Piron et Guillaume Désanges.
Une humeur spécifique imprègne selon eux les marges françaises et “détermine durablement un agencement esthétique, politique et disons moral, que nous croyons spécifique à ce contexte et qualifions, non sans ironie, d’esprit français”.
Sexualité libérée, militance acharnée, dandysme désinvolte, violence assumée, ironie mordante, désenchantement forcé… : plusieurs fils rouges traversent et tissent le parcours de La Maison Rouge – un rouge sang mais d’un sang impur –, au gré de chapitres consacrés aux contre-éducations, au sabotage de l’identité nationale, à l’influence de Sade sur certaines pratiques radicales, à la presse alternative… De “feu à volonté !” à “danser sur les décombres”, de “buffet froid” à “violences intérieures” (intitulés des parties distinctes de l’expo), cette humeur frondeuse dégage autant de cris alarmistes que de parfums adoucis. Si l’insoumission traverse l’exposition de part en part, elle n’en absorbe pas pour autant toute la substance. Car de nombreux documents et œuvres ne font pas de la provocation leur seul motif ; il s’y loge souvent beaucoup plus qu’un éclat de bravade mal élevée : de la beauté simplement, certes inquiète, mais frémissante. A l’image des quelques toiles cinglantes de Jacques Monory, habitées par la dureté sociale et la douceur des traits, ou des fresques graphiques bariolées et barrés du collectif Bazooka formé au milieu des années 1970.
Avec le temps, cette contre-culture a acquis ses lettres de noblesse
Ce que met en scène l’exposition, c’est l’art et la manière dont des créateurs se sont faits les contempteurs éclairés, déchirés, énervés de cette France tout à la fois grippée et grisante. Ces azimutés, qui s’agitent tous azimuts dans les salles de La Maison Rouge, ne se limitent pas au champ de l’art : l’exposition promeut d’autres genres créatifs – des “mauvais genres” comme la presse parallèle, la bande dessinée, le cinéma expérimental, la théorie alternative… – peuplés d’autodidactes, de dissidents et d’inclassables. “Notre recherche privilégie les figures déviantes, les antihéros et antihéroïnes, les francs-tireurs et francs-tireuses, les périphéries, les dissidents à côté de l’histoire telle qu’elle s’est écrite”, précisent les commissaires. Par-delà les multiples pratiques artistiques minoritaires qui le composent, cet “esprit français” se résume à la volonté commune de “sauter par-dessus la reconnaissance institutionnelle qui dessine en France ce que nous nommons culture”. Cette histoire culturelle de la France de l’après-1968 se lit ainsi “à partir de ce qu’elle a le plus souvent exclu ou omis d’inclure”.
Même si, avec le temps, cette contre-culture a aussi acquis ses lettres de noblesse institutionnelle dans un inévitable effet de récupération. Même l’oiseau de nuit Alain Pacadis, le dramaturge baroque Copi, l’activiste et performeur avant-gardiste Jean-Jacques Lebel, la poète sadienne Annie Le Brun, le philosophe penseur de l’écosophie Félix Guattari, le poète du mouvement Panique Topor, le plasticien adepte de l’art corporel Michel Journiac, le journaliste et militant homosexuel Guy Hocquenghem, la performeuse Orlan, le saboteur de l’esthétique télévisuelle Jean-Christophe Averty…, en dépit de la radicalité de leurs prises de parole d’alors, ne sont plus aujourd’hui perçus comme des dingues inclassables, voire dangereux pour l’esprit sage de la France modèle. Si, en 2017, la distinction entre culture et contre-culture est devenue confuse, cette séparation était encore franche au cours des années 1970 et 1980.
Bienvenue dans un monde d’insoumis
Cette contre-culture française se déploie alors largement à travers des gestes de sacrilège et de profanation des fétiches patriotiques, comme le symbolise le drapeau tricolore souillé par Michel Journiac : une toile impressionnante de 1973, Hommage au putain inconnu, représentant un squelette en lieu et place d’un soldat devant les couleurs de la France. Bienvenue dans un monde d’insoumis. Sans foi (patriotique) ni loi (morale). Cette France consignée ici a le visage d’un pays punk “qui aurait pu prendre comme devise ‘no future’, tant son goût autosuffisant de la controverse n’est pas tendu vers une résolution mais est un régime en soi”, souligne Piron. Une attitude, cherchant à miner tout esprit de sérieux, à l’image des facéties de Choron, Coluche ou Copi.
Outre le goût de la fantaisie féroce, des filiations occultes se dévoilent sous les œuvres exposées, qui puisent leurs racines dans “un antipatrimoine commun”, chez Sade, les surréalistes, les situationnistes, Artaud ou Genet. De la critique des rapports de domination au sein des institutions (école, prisons, asiles, banlieues, familles…) à la dénonciation de l’assignation des rôles sexuels et sociaux, du patriarcat et de la normativité des structures sociales…, les années 1970 restent très politiques dans l’expression des revendications anti-autoritaires, ici portées par le militantisme féministe, l’expérience de la clinique de La Borde pilotée par Jean Oury et Félix Guattari, les films libertaires (L’An 01 de Gébé, Resnais, Doillon et Rouch), ou symbolisées par la sculpture troublante d’une guillotine par Michel Journiac (Piège pour une exécution capitale).
Le tournant du début des années 1980 inaugure une humeur moins directement politique, mais peut-être plus marquée encore par le sentiment d’une perdition. On ne croit plus en rien, mais plutôt que de se lamenter de l’ère du vide, on en rit, on danse sur les ruines d’une société fracturée. Elli et Jacno chantent “Bienvenue dans l’âge atomique, Quelle période magnifique, on dit que tout va sauter, oui, ça nous fait rigoler”. Le chroniqueur Alain Pacadis, témoin et acteur des années Palace dès la fin des années 1970, écrit : “Le Grand Soir ne viendra plus. Plus personne ne l’espère. Désabusé, il ne reste qu’à se griser des nuits entières.”
La noirceur du monde mine les artistes autant qu’elle les excite
Sur le plateau d’Apostrophes, en 1978, Pacadis, qui vient de publier Un jeune homme chic, laisse Bernard Pivot bouche bée avec sa provoc de clubbeur dandy et détaché de toute espérance. C’est ce qu’illustre la séquence “Danser sur les décombres” : ce renversement d’humeur marque “la fin d’une exigence idéaliste de la pensée au profit d’une posture doublement paradoxale de nihilisme proclamé et de désespoir festif”. Cette fièvre à la fois extatique et maladive infuse toutes les marges de la société, par-delà les nuits des branchés de la Main Bleue, du Palace ou des Bains Douches. La noirceur du monde mine les artistes autant qu’elle les excite. Au son énervé du groupe Bérurier Noir, l’artiste Claude Lévêque suggère dans une installation, Conte cruel de la jeunesse, les débris d’une vie agitée, pleine de cris et de bouteilles brisées. Mais tout le monde ne danse pas : dans les quartiers populaires, comme à Aulnay-sous-Bois où Jean-Pierre Gallèpe a filmé en 1979 des jeunes confessant leur ennui (A force on s’habitue, documentaire édifiant), la rage se perd dans l’impuissance, la colère dans l’oubli.
Errant parmi tous ces cris, ces résignations et ces provocations, propres à ces deux décennies, le sentiment ambivalent d’une histoire à la fois proche et ancienne nous traverse : l’énergie, maladive et festive, de ces insoumis peut faire écho aux élans subversifs d’aujourd’hui. Si l’exposition espère secrètement, à la lumière de ces expériences passés, “réactiver certaines énergies au présent”, il ne nous reste plus qu’à y puiser quelques ressources. Pour réanimer l’esprit français de 2017 et toutes les contre-cultures susceptibles de nous préserver de la détresse.
L’Esprit français – Contre-cultures, 1969-1989 jusqu’au 21 mai, à La Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert, Paris XIIe
et aussi le catalogue, très riche et nourri de textes de François Cusset, Philippe Artières, Thibaud Croisy, Antoine Idier, Nathalie Quintanne, Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, Elisabeth Leibovici… (La Découverte-La Maison Rouge), 316 pages, 35 €
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